• Guy Adrian

Retraités, privilégiés, maltraités


Avant-hier, tôt le matin, en regardant les infos, j'ai avalé mon café de travers. L'éditorialiste, un fallacieux petit donneur de notes et de leçons, affublé d'une écharpe rouge, déclarait que les Français nés entre 1945 et 1955, maintenant retraités, étaient des super-privilégiés. En effet, ils ont eu le plein-emploi, un travail enrichissant, des loisirs, des bagnols, le confort et même une activité sexuelle de rêve avec une contraception efficace et pas de Sida, donc partouzes au programme ! Sa conclusion était : privilégiés depuis 50 ans, ces profiteurs peuvent bien se serrer la ceinture et payer 1,7% de CSG en plus, tout ça à partir de 1200€ de retraite mensuelle. Pour une fois, tous étaient d'accord pour proclamer que ces 8 millions de retraités sont bel et bien des "privilégiés". Bien sûr, on fait semblant d'oublier que leurs munificentes retraites n'ont pas été revalorisés depuis très longtemps. Par exemple, votre serviteur, entre novembre 2011 et septembre 2017 a vu sa retraite augmenter de 3%. Durant cette période, l'addition moyenne de ses restaurants préférés, le ticket de bus et la place (tarif senior) de cinéma ont pris de 20 à 30%. Il est sûr avec ça que le terme "privilégié" devient très relatif ! Donc, jeudi 29 septembre, j'ai rejoint le cortège lyonnais des manifestants retraités, tout à l'arrière car les drapeaux rouges agités en tête ne sont pas mes préférés. Nous sommes partis doucement à travers les rues, il faisait beau et doux, je sortais de mon deuxième bureau, j'étais de bonne humeur, mais ça n'a pas duré ! En effet, comme on n'avançait pas très vite, j'avais le temps de bavarder avec mes voisins de manif. Voici leur conclusion unanime : "On a bossé pendant plus de 40 ans (certains dès l'âge de 14 ans), à plus de 40 heures par semaines et un mois de vacances quand le patron l'avait décidé. Nos salaires permettaient tout juste de rembourser les emprunts et de vivre à peu près correctement, nos retraites, lorsqu'on a tout payé, servent à gâter nos enfants et petits-enfants".

Ces braves gens portaient sur leurs visages et dans leurs corps les traces d'une vie pas si douce et heureuse que ne le prétendait le petit crétin éditorialiste. Leurs retraites allaient de 1000 à 2000€ mensuels, des supers-riches, vraiment ! Ma voisine Denise m'affirmait avec force : "J'ai travaillé dur, ma retraite, je l'ai gagnée !". A ce moment, notre cortège, sur le pont La Fayette bloquait le trafic, un peloton de livreurs-cyclistes, avec sur le dos leurs sacs chargés de repas, nous a doublé sur le trottoir. J'ai fait remarquer que c'était eux, les jeunes, qui cotisaient pour payer nos retraites, mais avec des pareils jobs aux salaires minuscules, ça n'allait pas suffire ! Il n'y a plus assez d'actifs pour tout payer et l'argent des cotisations de Denise, moi et des autres, il y a bien longtemps qu'il a été englouti par les trous sans fond des déficits successifs de notre Etat-Providence. Le dernier budget en équilibre remonte à Raymond Barre, maire de Lyon, justement, ça ne nous rajeunit pas ! On se doutait déjà que les retraites des baby-boomers poseraient problème un jour, rappelez-vous la vignette-auto, le fond de solidarité et les cagnottes pour les vieux mises en place dans les années encore fastes 1980-2000. Il y a bien longtemps que nos financiers-économistes-énarques-décideurs les ont dépensés, remettant à plus tard les économies indispensables sur le train de vie de l'Etat. Pendant ce temps, on a bradé ou détruit les industries qui faisaient notre tissu économique vital, supprimant les emplois dans la sidérurgie, la mécanique, la chimie. Nos leaders ne voulaient plus d'industrie lourde coûteuse en investissements. Il fallait développer le secteur tertiaire pour améliorer le profit, et, surtout rémunérer les actionnaires. Que de fiascos et combien d'emplois détruits : Arcelor, Alcatel, Pechiney, Rhône-Poulenc, et j'en passe ! On a dissout ces groupes ex-leaders mondiaux dans la finance internationale, par exemple : Pechiney, le n°1 de l'aluminium racheté par le canadien Alcan puis par l'australien Rio Tinto, de 15 000 emplois en France on est tombé à 1000. Pour Alcatel-Alsthom, entre 1995 et 2008, ce n'est pas mal non plus : le PDG, théoricien de "Fabless", traduisez "groupe industriel sans usines", avait à son arrivée 120 sites et 150 000 employés. Il a diminué de 2/3 ces chiffres ainsi que la valeur financière de son groupe. Bravo ! Pour le récompenser, on lui a versé un "parachute doré" de 5,7 millions d'euros. Il n'est pas le seul, lisez donc : Ils se croyaient les meilleurs de Christine Kerdellant (Denoël, 2016).

Voilà, ma pauvre Denise, avec 6millions de personnes sans emploi réel, comment pourrait-on choyer les retraités ? Ce gouvernement veut gratter partout : 5€ sur les APL, 2€ sur le forfait hospitalier, vendre les "bijoux de famille" : S.T.X., Alsthom, Aéroport de Paris... pas sûr que ça suffise ! Je n'ai pas voulu fâcher un peu plus mes compagnons de manif encore vifs qui gambadaient sans problèmes, mais quid de leur futur, dans 20 ans, que vont-ils devenir dans leur extrême vieillesse, après 85 ans ? Un avenir pas du tout radieux nous attend dans les EHPAD. Il y a une semaine, au journal de 20 heures sur la 2, une gentille dame racontait sa petite vie de pensionnaire d'hospice. On ne lui avait pas donné de bain depuis le 1er janvier, juste 2 douches en 9 mois, elle expliquait, avec dignité qu'elle avait développé des escarres parce qu'on la laissait, chaque matin, faute de personnel suffisant, mariner dans sa couche mouillée de la nuit...

Pas de quoi être joyeux ! On a repris en choeur le slogan "Retraités maltraités" et on s'est séparés en disant qu'il faudrait remettre ça. Pour mon trajet de retour, je roulais au pas sur le tronçon Saint-Fons/Pierre-Bénite éternellement bouché, au milieu du "couloir de la Chimie". Adieu les voisins Rhône-Poulenc et PUK, j'avais à gauche Solvay (belge) et Blue-Star (Chinois) et à droite Arkema (encore français), des réacteurs et des tuyaux vestiges d'un monde en voie de disparition. A ce moment, ma radio a diffusé les propos d'un autre brillant économiste qui affirmait que la transformation de l'ISF en IFI (impôt sur la fortune immobilière) était une splendide idée, car l'argent ainsi récupéré par les riches allait être réinvesti par eux dans l'économie réelle et y "ruisseler". J'ai beaucoup aimé cette idée de ruissellement. Ça, avec en plus l'inévitable "flexibilité du travail" que l'on va mettre en place partout, on est sauvés : à nous les jours heureux retrouvés et les lendemains qui chantent... Ça m'a fait penser à la vieille pub de friandises : "Mais bien sûr... et la marmotte elle met le chocolat dans le papier d'alu !"


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